
Le gel temporaire du dispositif gouvernemental MaPrimeRénov’ (MPR) sur les rénovations d’ampleur dégrade la visibilité des entreprises du bâtiment, relate le quotidien Les Echos dans son édition de ce 30 juin, sous la plume de Hubert Vialatte. Le marché du logement neuf s’étant effondré, « la rénovation représente 50 % de notre activité. Et les travaux énergétiques en constituent près de 40 % », illustre Pascal Housset, dirigeant de Realitherm et président de l’Union des Métiers du Génie Climatique de la Couverture et de la Plomberie, branche de la FFB qui compte 15.000 entreprises.
Pour les travaux de rénovation énergétique, coûteux pour les particuliers, les aides jouent un rôle clé. « Sans les aides, vous ne signez plus de clients », résume Edouard Barthès, président d’EBS Energie et du syndicat professionnel Symbiote Mouvement, représentant 250 entreprises de la rénovation énergétique.
Problème : les délais d’instruction, jugés trop longs. « Le gouvernement lance une mesure, sans vérifier si l’administration aura les moyens humains et les compétences de les instruire dans des délais raisonnables », s’agace le Tarnais Guillaume Fontès, fondateur de l’entreprise Econergie (Castres), employant 15 salariés pour un chiffre d’affaires de 2 millions d’euros.
Sans visibilité, Econergie « ne sait plus quel discours commercial tenir auprès de ses équipes ». Car la stabilité réglementaire est essentielle dans son activité. « Nous ne percevons les aides… que maintenant, pour les premiers dossiers engagés il y a 18 mois, détaille-t-il. En janvier 2024, on nous a incités à basculer vers la rénovation d’ampleur. L’administration publique a délivré les premières lettres d’octroi, ou accords de principe, en juin 2024. Les travaux ont été réceptionnés en fin d’année dernière. »
J’en apprends plus
La FFB demande une augmentation de la capacité de production de l’Anah, jugée insuffisante. « Il faudrait instruire entre 10.000 et 20.000 dossiers par mois, pour lancer les chantiers. Nous n’en sommes qu’à 40.000 depuis le début de l’année », lance Pascal Housset. Pour Jean-Christophe Repon (Capeb), « plusieurs monogestes, orchestrés par un parcours de rénovation intelligent autour de France Rénov’, valent une rénovation d’ampleur. Cela permettrait aux Français de rentrer davantage dans la démarche, en cadençant les gestes, et de requalifier des logements trop chauds l’été et trop froids l’hiver. L’État n’a pas les moyens de trop aider les rénovations d’ampleur. Avec les moyens digitaux, les bonnes aides aux bons endroits peuvent être conçues ».
« Mauvais signal ». Quoiqu’il en soit, pour Laurent Nataf, président de Homélior Habitat (installation et financement de la rénovation énergétique, 80 salariés, Puteaux), l’arrêt de MPR sur les travaux d’ampleur est un mauvais message envoyé, sur un secteur crucial. « La rénovation énergétique est un problème social et écologique. Beaucoup de gens ne se chauffent plus l’hiver. La précarité énergétique touche aussi le confort d’été. Prétexter les fraudes pour arrêter est un peu facile. Nous n’en sommes pas responsables, et encore moins nos clients ! » Le lancement de sa nouvelle plateforme d’avances de primes de subventions de l’Anah, conçue avec une banque française, se trouve percuté par la réforme de MPR. « Mes équipes se retrouvent bloquées, avec la peur d’avenir. Tout le monde est perdu. Le message envoyé ne va pas dans le sens de l’histoire », témoigne-t-il.
Incertitude sur le budget 2026. Moins exposée car n’intervenant qu’en monogestes, Cathy Botteaux, cogérante d’une PME familiale de chauffage dans le Nord (12 salariés), suit de près l’actualité. « 50 % de notre chiffre d’affaires dépend des aides monogestes. Pour l’instant, cette aide n’est certes pas gelée. Mais que nous réserve le budget 2026 ? » « Quel que soit le maillon de la chaîne, nous avons tous besoin du même niveau d’information. L’industrie doit avoir de la visibilité pour installer des lignes de production, le distributeur cherche des entreprises qui ont des carnets de commandes… », explique Edouard Barthès.
Revoir le plafond des aides, selon la Capeb. « C’est lassant de ne pas avoir de visibilité », confirme Jean-Christophe Repon, président de la Capeb, même s’il concède qu’il faudra « revoir le plafond des aides (jusqu’à 90 % du montant des travaux pour un ménage précaire, ndlr). MPR doit rester une aide à la décision de la rénovation énergétique, mais pas un financement. Un biais s’est immiscé dans l’esprit des Français. Les gens se demandent d’abord ce à quoi ils ont droit, et questionnent ensuite l’acte de rénovation. » « Vouloir orienter les aides sur des bouquets de travaux, nous trouvons ça plutôt bien », reconnaît Edouard Barthès.
Trop d’interlocuteurs au sein du gouvernement. Ce « stop and go » n’est pas nouveau sur ce segment de la rénovation énergétique des bâtiments. Depuis la création de MPR en 2021, en remplacement partiel du dispositif des Certificats d’économie d’énergie (CEE), les professionnels vivent dans l’instabilité chronique, avec une valse des ministres du Logement, et des interlocuteurs ministériels multiples – Logement, Comptes publics, Energie, Transition écologique et Matignon. « Il faut recentraliser au niveau d’un ministère, pour avoir un interlocuteur unique », prône Edouard Barthès. Dans le brouillard réglementaire actuel, les clients finaux ne sont pas les seuls à freiner. « Alors que la rénovation énergétique est très porteur, il n’y a pas d’investisseur, et les banques rechignent à prêter », conclut Edouard Barthès.
Et demain ? « J’ai du mal à croire que l’aide MPR sur la rénovation d’ampleur ne s’arrête que trois mois. D’après plusieurs sources, les délais seront plus longs », glisse Guillaume Fontès. « Nous sommes prudents. Une reprise est annoncée à partir du 15 septembre, mais nous n’en avons pas le contour, enchaîne Pascal Housset (FFB). Le montant des enveloppes devrait baisser de 70 k€ à 50 k€, selon la ministre du Logement. » Les PME implorent une stabilité réglementaire, indispensable pour rassurer le marché et retrouver des volumes de travaux. Tout en redoutant déjà le sort qui sera réservé à la rénovation énergétique des logements dans le cadre de la loi de Finances 2026. Le dispositif des CEE, financé par des fonds privés et voté pour des périodes de 4 ans, « fonctionnait mieux, selon Edouard Barthès. Comment a-t-on pu l’affaiblir et le complexifier, pour créer en parallèle un dispositif public avec l’Anah, qui n’a ni les effectifs pour traiter les dossiers, ni les moyens humains pour lutter contre la fraude, ni le budget pour payer les dossiers ? »